La toute première conquête musulmane au Maghreb

Avant Oqba Ibn Nafii' Al Fihri "عقبة بن نافع الفهري" en 670 ap J. -C. (38 ans après la mort du prophète), les premiers musulmans qui voulaient conquérir le Maghreb, connu à l'époque sous le nom de "Ifriqia" "إفريقية", étaient dirigés par un personnage hors du commun : c’était le frère de lait du troisième calife Othmane ibn Affane, qui était aussi, et surtout, l'un des scribes "كاتب الوحي" du prophète. Il s'agit de "Abd-Allah ibn Saad Ibn Abi Sarh "عبد الله بن سعد بن أبي السرح".

En effet, bien avant les Omeyyades, c'est pendant le califat d'Othmane ibn Affane (vers 647 ap J. -C. et 15 ans après la mort du prophète), que ce dernier envoie Abd-Allah ibn abi Sarh, son gouverneur en Egypte, à la conquête de la Libye actuelle et du Maghreb, afin de "répandre l'Islam" "نشر الإسلام" dans ces régions.

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Mais avant de se pencher sur cette conquête en Afrique du nord, arrêtons-nous sur ce noble chevalier de la tribu des Bani Âmmir bin Lou’ayy pour brièvement présenter son histoire avec l'Islam, qui est assez particulière.

Quand le scribe de la révélation devient apostat "كاتب الوحي يرتد عن الإسلام"

Ibn abi Sarh était un des scribes qui écrivaient les versets révélés au Prophète (كاتب الوحي). On peut lire dans de nombreux livres islamiques, dont les livres d’exégèse du Coran (un verset fut révélé au sujet d'ibn abi Sarh selon les exégètes), l'histoire de ce scribe qui semblait s'amuser à changer les versets que le prophète lui dictait. Par exemple, au moment où le prophète lui dictait le verset 14 dans la sourate 23 (سورة المومنون:14 "ثُمَّ خَلَقْنَا النُّطْفَةَ عَلَقَةً فَخَلَقْنَا الْعَلَقَةَ مُضْغَةً فَخَلَقْنَا الْمُضْغَةَ عِظَامًا فَكَسَوْنَا الْعِظَامَ لَحْمًا ثُمَّ أَنشَأْنَاهُ خَلْقًا آخَرَ ۚ فَتَبَارَكَ اللَّهُ أَحْسَنُ الْخَالِقِينَ', quand il eut atteint les mots "une autre créature" // "خَلْقًا آخَرَ", ibn abi Sarh, émerveillé, il aurait ajouté : "béni soit Dieu, le meilleur des créateurs" // "فَتَبَارَكَ اللَّهُ أَحْسَنُ الْخَالِقِينَ". Le prophète accepta ces mots et dit à ibn abi Sarh de les écrire comme s'ils étaient révélés par Dieu (Source).

Par la suite, le scribe transformait aussi les fins de versets comme "tout-puissant, sage" // "جبار، حكيم" en "pardonneur, miséricordieux" // "غفور، رحيم", et tout cela se passait avec l’approbation du Prophète (Source).

Il douta, et passa tête de liste des ennemis du Prophète quand il renonça finalement à l'Islam. Retourné chez les idolâtres, il dît aux Qoraychites : « si le message de Mohammad est véridique, la révélation m’a été faite comme elle lui a été faite, et s’il est un menteur, j’ai dit comme ce qu’il a dit » (Source).

La conquête de la Mecque et l'intercession d'Othmane "شفاعة عثمان في فتح مكة"

Ibn abi Sarh vivait donc à la Mecque quand les musulmans la conquirent en l'an 8 de l'Hégire. Et comme décrit dans l'article consacré à cette conquête (cliquez ICI), le prophète « ordonna de tuer plusieurs personnes en les nommant, même si on les trouvait sous les voiles de la Ka’ba, et parmi eux : ibn abi Sarh [...] » (Source).

Pour garder sa tête entre ses épaules, ibn abi Sarh se réfugia chez Othmane ibn Affane, son frère de lait, pour solliciter sa protection. Quand le calme fut revenu, ce dernier le mit à l'abri et essaya de lui obtenir le pardon du Prophète. Il intercéda en faveur de son frère par ces mots : « Ô Messager de Dieu, accepte l’allégeance d’Abdellah », le Prophète leva les yeux vers lui et n'accepta sa demande qu'après un long silence (Source). Ibn abi Sarh redevint ensuite musulman, et quand les deux frères partirent, le prophète fut mécontent que ses compagnons n’eussent pas réagi en tuant ibn abi Sahr, son ennemi (Source). Il se tourna vers ses compagnons et dit : « n’y avait-il pas d’homme sage parmi vous qui aurait pu se lever quand il m’a vu retirer ma main de son allégeance et le tuer ? » Ils répondirent : « nous ne connaissons pas, Ô Messager de Dieu, ce qu’il y a dans ton cœur. Pourquoi ne nous as-tu pas fait un signe des yeux ? » Il répondit : « il n’est pas convenable pour un Prophète de tromper avec ses yeux ». (Source).

Ibn abi Sarh est nommé gouverneur d'Egypte pendant le Califat de son frère Othmane

Après l'assassinat du deuxième calife Omar ibn al Khattab et l'avènement d'Othmane au califat, le gouverneur d'Egypte Amr ibn al-Ass // "عمر ابن العاص" fut évincé et remplacé par Ibn abi Sarh en 645 ap J. -C.
Dans le livre Futûh al-Bouldane de Al Balâdhri //"فتوح البلدان  للبلاذري(un livre de référence du 9e siècle concernant les conquêtes musulmanes), on apprend que Amr Ibn al-Ass "عمر ابن العاص" refusa d'être évincé du poste de gouverneur et d'être relégué au poste de Général de l'armée. Par ailleurs, il décrivit l'Egypte comme une vache à lait (Source, page 313).
Notons que ce favoritisme de la part d'Othmane envers son frère sera l’un des griefs soulevés contre lui par ses futurs assassins venus en grande partie d'Egypte.

Kitâb Futûh al-Buldân d'al Balâdhurî - Page 313

Kitâb Futûh al-Buldân d'al Balâdhurî - Page 313

Quand ibn abi Sarh devint gouverneur d'Egypte, les sommes d'argent collectées de la "jizya" "impôt sur les hommes non-musulmans appelés dhimmis", furent doublées. Quand le calife Othmane le fit remarquer à l'ancien gouverneur Amr ibn al-Ass, ce dernier répondit que la contre-partie était qu'ils avaient affamé les enfants d'Egypte (Source)

Kitâb Futûh al-Buldân d'al Balâdhurî - Page 303

Kitâb Futûh al-Buldân d'al Balâdhurî - Page 303

La conquête du Maghreb

Après avoir envoyé des détachements de cavalerie légère du côté de l’Ifriqiya (territoire allant de l'ouest Libyen à l'est Algérien d'aujourd'hui) pour récolter du butin "الغنائم", Ibn abi Sarh reçut par la suite, de la part du Calife à Médine, un corps d’armée très important dont il devait prendre le commandement et entreprendre la conquête du Maghreb (Source, page 317).

Kitâb Futûh al-Buldân d'al Balâdhurî - Page 317

Kitâb Futûh al-Buldân d'al Balâdhurî - Page 317

Taha Hussein décrivit aussi dans son livre La grande Épreuve - Uthman, l'importance qu'avait le Calife Othmane pour cette conquête de l'Ifriqiya sous domination Byzantine et où vivaient des populations Amazigh adeptes des religions libyque, chrétienne ou juive :

La grande Épreuve - Uthman , Page 78

La grande Épreuve - Uthman, Page 78

Ibn abi Sarh se mit en marche à la tête d'une armée composée des meilleurs cavaliers arabes venus, une fois n'est pas coutume, de Médine (voir La grande Épreuve - Uthman de Taha Hussein, Page 78). Il y eut des batailles pendant plusieurs jours contre Grégoire "جرجير", l’exarque de Carthage dont l’autorité s’étendait de Tripoli à Tanger. Ce dernier fut tué par Abdallah Ibn az-Zubayr "عبد الله ابن الزبير", fils d'Asmaa, la fille d'Abu Bakr (Voir Kitâb Futûh al-Buldân d'al Balâdhurî - Page 318).

Victorieux, Ibn abi Sarh fit partir des détachements et des colonnes expéditionnaires, ce qui procura du butin "غنائم" et des captifs "سبايا".

Pour avoir la paix, les Bizantins d’Ifriqiya offrirent ensuite à Ibn abi Sarh trois cents quintaux (30 tonnes) d’or pour qu'il les laisse tranquilles et évacue leur territoire. Abi Sarh accepta, reçut l'or et quitta le Maghreb ! (Source).

Kitâb Futûh al-Buldân d'al Balâdhurî - Page 318

Kitâb Futûh al-Buldân d'al Balâdhurî - Page 318

Conclusion

La première armée musulmane venue au Maghreb pour répandre l'Islam était dirigée par un scribe de la révélation qui s'amusait à changer les versets que le prophète lui dictait. Il délaisse l'Islam mais est contraint de redevenir musulman pour sauver sa peau. Il prend la tête de l'Egypte pendant le Califat de son frère de lait Othmane Ibn Affane et part chercher du butin et des captifs en Afrique du nord. Victorieux contre les byzantins, ceux-ci lui donnent 30 tonnes d'or... Il prend l'or et se retire.

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